Culture

Il fallait bien que cela arrive. Après avoir réglé les questions mineures — crise démocratique, dette publique, cohésion nationale — la République pouvait enfin se consacrer à l’essentiel : la gravure inclusive sur plaque commémorative. Grâce à une décision éclairée, mesurée et courageuse, le juge administratif a solennellement confirmé que l’Histoire de France pouvait désormais être racontée par des formulations inclusives respectueus·e·s des diversités genrées et lexicales. À Paris, les monument·e·s emblématiques accueillent désormais les passant·e·s, les visiteur·se·s, les citoyen·ne·s et les usager·ère·s occasionnel·le·s de l’espace public urbain patrimonial. La Tour Eiffel, ancien symbole phallo-vertical non questionné, reçoit aujourd’hui les regardeur·se·s émerveillé·e·s dans une neutralité syntaxique enfin apaisée. Le fer reste riveté, mais la langue, elle, a été soigneusement déconstruite. Au Musée du Louvre, les œuvre·s exposé·e·s continuent d’être observé·e·s par des public·s pluriel·le·s, tandis que les cartel·s explicatif·ve·s s’emploient à réparer rétroactivement les biais genré·e·s de cinq siècles de création artistiqu·e·s. La Joconde sourit toujours, mais désormais elle sourit à tou·te·s, ce qui, juridiquement, change tout. À Notre-Dame de Paris, les bâtisseur·se·s médiéval·e·s, les artisan·e·s, les restaurateur·rice·s contemporain·e·s et les décideur·se·s politico-administratif·ve·s sont enfin réuni·e·s dans une même phrase, longue, prudente et parfaitement imprononçable. La cathédrale a brûlé, mais la grammaire, elle, a été sauvée. Sous l’Arc de Triomphe, les combattant·e·s mort·e·s pour la Patrie reposent en paix, désormais certain·e·s que leur sacrifice est reconnu dans un cadre lexical respectueux de l’égalité symbolique. Le soldat inconnu demeure inconnu, mais il ou elle ou iel est grammaticalement reconnu·e, ce qui, chacun·e en conviendra, était l’urgence mémorielle de notre temps. Dans les jardins du Luxembourg, les sénateur·rice·s, parlementair·e·s, collaborateur·rice·s, assistant·e·s, promeneur·se·s et joggeur·se·s méditent ensemble sur la neutralité de l’État, assis·e·s sur des chaise·s métalliqu·e·s non genré·e·s. La République respire, rassuré·e par cette décision ferme : le sens n’est pas altéré, seulement l’accès cognitif. Sur les Champs-Élysées, les manifestant·e·s engagé·e·s, les consommateur·rice·s responsable·s, les touriste·s international·e·s et les automobilist·e·s contrarié·e·s circulent dans une harmonie grammaticale fragile mais juridiquement validée. Les plaques commémoratives, patient·e·s, expliquent à chacun·e ce qu’il ou elle ou iel doit comprendre du passé, à condition de réussir à finir la phrase. À Montmartre, le Sacré-Cœur domine la ville et rappelle que la transcendance reste possible, à condition d’être accompagnée d’une note explicative inclusive. À l’Opéra Garnier, les chanteur·se·s, musicien·ne·s, technicien·ne·s et gestionnair·e·s culturel·le·s produisent des œuvres chantées en italien, applaudies en français et commentées en écriture inclusive réglementaire. On nous dira, bien sûr, que rien n’est imposé. Que tout est facultatif. Que personne n’est contraint·e. C’est simplement autorisé, validé, encouragé, gravé, protégé et sanctuarisé par la jurisprudence. Une liberté souple, discrète, institutionnalisée. Ainsi Paris poursuit son œuvre civilisatrice : la pierre demeure, l’Histoire reste inchangée, mais le récit, lui, doit faire preuve de vigilance, d’exemplarité et d’une endurance visuelle certaine. La capitale n’est plus seulement une ville-musée : elle est devenue un manuel de grammaire morale à ciel ouvert. Paris, ville des Lumières, entre définitivement dans l’ère des caractères spéciaux. Et l’on peut désormais l’affirmer sans crainte : la typographie a triomphé là où la réflexion s’est arrêtée.

La culture est-elle encore perçue comme, notamment, la « fructification des dons naturels permettant à l'homme de s'élever au-dessus de sa condition initiale et d'accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur » (Trésor de la Langue Française informatisé) ? I. Problème. Le 26 décembre 1986, dans un débat qui l’opposa à Guy Béart dans l’émission Apostrophe présentée par Bernard Pivot, Serge Gainsbourg affirma : « un art majeur demande une initiation, pas un art mineur, comme les conneries que nous faisons nous ». Il précisa que l’on entend par art majeur : « l’architecture, la peinture, la musique classique, la littérature et la poésie ». Sans doute doit-on ajouter la sculpture, nous interroger sur la photographie et le cinéma (d’aucuns évoquent en sus les jeux-vidéo) et, enfin, avancer que par « musique classique », Serge Gainsbourg faisait référence à la grande musique (ou musique savante ), dont le classique n’est qu’une période inscrite entre le baroque et le romantique . Ainsi s’opposait-il à l’idéologie du relativisme culturel ou moral, qui prétend que tout se vaut, que tout est opinion, qu’il n’y a plus de divergences mais que des désaccords, qu’il n’y a plus des maîtres et des élèves, qu’une œuvre de Tchaïkovski n’est pas supérieure à une chanson de Madonna, qu’un texte de IAM vaut Rimbaud. Somme toute proclame-t-il la fin du discernement. En effet, avec le relativisme, « il n’y a plus ni vérité ni mensonge, ni stéréotype ni invention, ni beauté ni laideur, mais une palette infinie de plaisirs, différents et égaux. La démocratie qui impliquait l’accès de tous à la culture se définit désormais par le droit de chacun à la culture de son choix (ou à nommer culture sa pulsion du moment). » (Alain Finkielkraut, La défaite de la pensée , Folio essais). Bien que difficile, toute tentative de hiérarchisation des arts et des œuvres, s’inscrit dans une démarche qui, contrairement au relativisme, n’autorise pas un certain nombre de discours insatisfaisants du type : « une bande dessinée qui combine une intrigue palpitante avec de belles images vaut un roman de Nabokov ; (…) un slogan publicitaire efficace vaut un poème d’Apollinaire (…) ; un beau match de football vaut un ballet de Pina Bausch ; un grand couturier vaut Manet, Picasso, Michel-Ange ; l’opéra d’aujourd’hui – "celui de la vie, du clip, du jingle, du spot" – vaut largement Verdi ou Wagner » ( idem ). C’est ainsi que « ce n’est plus la grande culture qui est désacralisée (…) ce sont le sport, la mode, le loisir qui forcent les portes de la grande culture. L’absorption vengeresse ou masochiste du cultivé (la vie de l’esprit) dans le culturel (l’existence coutumière) est remplacée par une sorte de confusion joyeuse qui élève la totalité des pratiques culturelles au rang des grandes créations de l’humanité. » ( Idem ). Par où est avenu le « triomphe de l’indistinction » et par là l’obligation de « couvrir de la même étiquette culturelle l’auteur des Essais et un empereur de la télévision » ( idem ). Les individus s’abandonnant à un rapport de consommateurs avec la science et la culture, « ce ne sont pas les cultures en tant que telles qu’ils apprécient, mais leur version édulcorée, la part d’elles-mêmes qu’ils peuvent tester, savourer et jeter après usage » ( idem ). Ainsi s’étend le règne de la quantité sur la qualité. Il en va de même de certains étudiants, qui consomment les cours en empruntant le regard de poissons sur un train de marchandises, a fortiori lorsqu’ils sont invités à être démonstratifs et ainsi à sortir du « je résonne » (le par cœur) pour embrasser le « je raisonne » (la réflexion). Or, le relativisme, en prétendant que tout est relatif et en éliminant la distinction entre le vrai et le faux , s’oblige malgré lui à être précisément un principe relatif : il est donc auto-réfutatif. Soit s’autodétruit-il, soit confère-t-il une égale valeur à son opposé : l’absolutisme ou la hiérarchisation. Il n’est pas question de défendre ici la culture dans la douleur ; nous avons incommensurablement joui avec d’abondantes œuvres issues de l’art mineur. Mais nous nous sommes toujours efforcés de prendre acte de la virtuelle supériorité d’œuvres sur d’autres. Il y a de même du mineur dans l’art majeur et du mineur dans l’art mineur, etc. Le rap nous en offre d’édifiantes illustrations. II. Illustration . Bien qu’il soit excessif de qualifier le rap de « sous-culture d'analphabètes » (Éric Zemmour, L’hebdo , France Ô), nous constatons que les textes sont souvent d'une « misère poétique affligeante » (Alain Finkielkraut, Esprits libres, France 2) et la musique d'une pauvreté inouïe. Ainsi nous a-t-il été suggéré d'écouter l'album « Le chant des sirènes » de Orelsan. Dont acte. Les thèmes . Ils ne s’organisent certes pas autour du triptyque classique qui éloigne le rap d’un certain universalisme : banlieues – ethnique – délinquance ou religion. En effet, « le rap français est une musique d’installation (…) le métissage revendiqué parfois n’a rien à voir avec l’interpénétration universaliste en acte dans la musique rock. » (Paul Yonnet, « Rap, musique, langage, violence, sexe », Le débat , 2000/5 n° 112). Mais les thèmes abordés par Orelsan sont souvent naïfs, décousus, immatures et vulgaires, au sens « d’ordinaire, de courant, de conventionnel ; qui perd tout intérêt du fait de sa fréquence, de sa répétition » (TLFi). Ils se limitent généralement en effet à l'alcool, aux soirées, aux filles et... à Orelsan lui-même ! Très centré sur ses petites histoires peu intéressantes, il n’a presque que son individualité à montrer. Avec Alain Finkielkraut, nous aimerions « une musique qui s’ouvre davantage à toute la gamme des émotions humaines » (Alain Finkielkraut, Avant premières , France 2). Son œuvre – le ton de sa voix est à ce titre édifiant – témoigne d’une obsession à se plaindre. Par où « le phrasé du rap est une sorte de monotonie de la vitupération » ( idem ). On a pu dire « qu’il cite quand même l’ Odyssée et Le Chant des sirènes » ( Avant premières , France 2) ; c’est dire à quel point on attend peu culturellement de ces textes. Orelsan se réfère mais sans prétention littéraire ou du moins sans présenter un niveau de lecture sophistiqué. Au mieux cela donne-t-il un aspect intellectualisant à son œuvre, tout comme « Quelque chose de Tennessee », pour Johnny Halliday. Sur le fil du rasoir pouvons-nous tempérer ces propos, non sans réserve, en citant Paul Yonnet pour qui « la violence du rap, pour évoquer la ville, le monde, le sexe ou les rapports sociaux, est la dernière chose à lui reprocher. Celle-ci est contrainte par des conditions exogènes et, s’il y a un regret à formuler, il serait à constater la relative impuissance des rappeurs à sublimer les contraintes dont ils sont nés et la rareté des talents à réussir à s’en libérer. » (Paul Yonnet, idem ). Pour autant, « les gens sont enfermés, emprisonnés dans un jargon sinistre qui, précisément, ne leur fait rien voir de la réalité du monde. Qu’est-ce vous voyez du monde dans des textes comme ça ? Rien. Au lieu de les sortir de leur prison, on s’extasie et on leur dit : "bravo". Il y a là une idolâtrie, un fétichisme absolument dérisoire et cela me fait à la fois rire et pleurer » (Alain Finkielkraut, Esprits libres, France 2). En tout état de cause, le rap demeure majoritairement « [l']expression de micro-sociétés masculines ou entièrement dominées par les hommes". À ce titre, par exemple – et c’est courant – il "trahit volontiers une sensibilité antihomosexuelle, tout autant qu’il se caractérise, on le sait, par un langage dominateur ou outrancier vis-à-vis des femmes » (Paul Yonnet, idem ). Les paroles [1] . L'esthétique est incroyablement laide, les rimes sont d’une pauvreté édifiante. D’aucuns disent qu’il s’agit de poésie. Est-ce parce que l’on n’a pas la même définition de la poésie ? Est-ce la question essentielle ? Nous ne limitons pas notre critique à des questions de versification ou de règles prosodiques particulières. Nous évoquons plus le degré que la nature : c’est poétiquement pauvre, notamment au regard de l’esthétique des vers, des rimes, de la mise en valeur du rythme, de l'harmonie et des images. En outre, « "Baise-moi", "nique ta mère", "enculé" (…) On ne mesure pas à quel point cette apparition des expressions rares ou extrêmes dans l’ordinaire et la diffusion de masse a pu transformer la sensibilité, ce qu’elle signifie en termes de perte de la sensibilité aux mots. C’est l’un des multiples aspects de la vaste reconfiguration du ciel de l’acceptable et de l’interdit dans lequel évoluent à présent les individus, la voûte remaniée sous laquelle ils respirent. » (Paul Yonnet, idem ). Doit-on pour autant juger le rap qu’à l’aune de ses textes ? Ils sont écrits (ce sur quoi porte notre critique) mais ils sont aussi déclamés et s'insèrent dans une rythmique (ce sur quoi notre critique porte peu). Orelsan ne dit rien d’important sur l’adolescence et autres des thèmes qu’il aborde. Ne confondons pas le thème et la façon de le traiter. La littérature donne une cathédrale d’exemples de traitement majestueux de thèmes banals qu’elle sublime. Il y a bien plus saisissant et instructif à lire sur les objets abordés par ce rappeur. Qu’importe d’ailleurs qu’Orelsan aborde ici ou là un thème majeur. Lui apporte-t-il pour autant (le prétend-il ?) des réponses intéressantes. Alors on va chercher chez lui, dans les sensations fortes du rap, une critique nihiliste du néant dénonçant notre société d’individus en perte de sens. Or, il y a d’autres voies. Que nous montre Orelsan de ces autres voies ? Il réussit l’exploit d’enfoncer superficiellement des portes ouvertes. Parfois s’esquisse un fond de vérité… dans un océan de stéréotypes ; d’une sensibilité et d’une subtilité peu développées. Le grand artiste est-il celui qui sait sortir du temps et de l’espace ? Ici, assiste-t-on tout au plus à l’expression de sus et de vécus assez communs, dont on n’a pas grand-chose à extraire. Nous ne voyons pas vraiment ce qu’il nous montre du monde, ce qu’il y a à retenir de tout cela. La musique. En général d’une pauvreté abyssale. Notamment, parce qu'elle est asservie par le texte, elle ne laisse aucune place à une quelconque virtuosité. Décontextualisée, une lecture de la plupart des partitions de cet albums ne pourra que renforcer ce sentiment. Qui partirait à la recherche de ces partitions pour les interpréter avec son instrument ? C’est extrêmement simpliste… Certes, le rap ne semble pas prétendre ou essayer de produire une musique savante ou élaborée. Au fond, nous y venons précisément parce c’est ce qu’il nous reste à voir après avoir évincé les textes pour les raisons précédemment évoquées. En offrant une si faible place à la virtuosité et en étant en somme aussi creuse, elle ne porte, elle aussi, à nos yeux que très peu d’intérêt. Par surcroit, le rap est un genre esthétiquement mineur dans la musique populaire ou mineure. Par exemple, le heavy métal est sans doute à classer dans l’art mineur, bien qu’il lui arrive d’osciller, selon les œuvres, entre le mineur et le majeur (v. par ex. Dream Theater). Contrairement au rap, on y trouve souvent des compositions élaborées, couramment écrites par des musiciens talentueux, qui cherchent à déployer une certaine rigueur et créativité. Malgré tout, le talent des musiciens ne suffit pas. Encore faut-il qu’ils cherchent à composer de belles choses. Or, il ne semble pas que le rap les oblige à rechercher une musique élaborée. Quelques éléments, certes insuffisant en soit pour juger de la qualité musicale d’une œuvre, s’inscrivent dans un faisceau d’indice pouvant montrer que le heavy metal est supérieur au rap (en général et si l’on sélectionnait les meilleurs œuvres des deux genres respectifs) : le heavy métal déploie des auteurs-compositeurs-interprètes, de très bons musiciens et notamment de bons chanteurs (v. par ex. Bruce Dickinson), des partitions qui attirent des musiciens du monde entier (qui, par exemple, les interprètent sur YouTube). Alors que dans le rap, c’est plutôt le texte qui sera interprété, la musique reste l’accessoire au service du texte et asservie par ce dernier), des solos de guitare (ce qui marque la volonté de produire une musique travaillée). De même, le heavy métal est plus technique, il dégage une vraie rigueur ou vigueur musicale. La technicité peut produire de mauvais résultats, mais s’inscrit tout de même aussi dans le faisceau d’indices. Revenons au relativisme. III. Réponse. Lors d’un débat sur la musique d’Orelsan, nous offrions à nos interlocuteurs Vivaldi comme exemple d'une musique riche. L'outrance ressentie par notre réponse fut édifiante : tout ne se vaut pas, une possible hiérarchisation des œuvres n'est pas sans fondement rationnel. Certes Orelsan n’a sans doute pas l’ambition de créer un objet aussi grand (le put-il). Il n’en demeure pas moins évident que les partitions (notamment) de Vivaldi sont supérieures à celles dudit rappeur. Au fond, il est moins question du goût (j’aime ou je n’aime pas) que de la richesse artistique de l’œuvre (notamment sa beauté ). N’avons-nous jamais vu un film qui nous a déplu mais dont nous reconnaissons la réussite artistique objective ? Un film dont nous pensons qu’il va faire date ? Orelsan ne fera pas date (et) pour de bonnes raisons : il n’y a rien de grandiose chez lui. Le goût et le beau sont deux cercles qui s'entrecroisent. Nous aimons des œuvres que nous considérons comme mineures et inversement. L’objet de ce propos n’est pas, avant tout, d’oser reprocher à quiconque d’ aimer ou non telle ou telle d’œuvre mais de dénoncer l’infâme supercherie conduisant à tout égaliser, à considérer que tout se vaut. L’ art , « expression dans les œuvres humaines d’un idéal de beauté » (TLFi), transmute en météore , « celui qui éblouit de façon vive mais passagère » ( idem ). Reste que la question est double : peut-on hiérarchiser les œuvres, par exemple selon un modèle majeur/mineur, et quelle frontière pour cette distinction ? Pourquoi des œuvres d’art traversent-elles le temps et l’espace ? Peut-être en partie parce qu’il y a un processus de rationalisation diffuse à l’œuvre, une sélection darwinienne des œuvres (Raymond Boudon, Le relativisme , Puf). Si certains jugements esthétiques relèvent du goût , d’autres s’accompagnent du sentiment qu’ils sont fondés sur des raisons ayant vocation à être partagées ( transsubjectives ). Si la liste des classiques littéraire et artistique apparaît stable dans le temps, c’est qu’elle résulte de raisons partagées ( idem ). Au fond est-on étonné que l’œuvre de Tchaïkovski, de Baudelaire ou de Hemingway ait survécu ? La capacité d’un artiste de produire une œuvre à dimension universalisante pouvant traverser le temps et l’espace demeure sans doute un indice qualitatif permettant de penser ce qu’est une grande œuvre, un grand artiste. La distinction mineur/majeur est certes cohérente au sein d’un paradigme, d’une théorie ou d’axiomes et de conceptions esthétiques. Bien entendu, l’on peut rejeter cela et poser comme axiome, par exemple, la vulgarité au sommet des critères d’esthétique : alors, Orelsan sera considéré comme majeur et la musique classique comme mineure. Or, sous réserve de l’étendue de toute notre incompétence en la matière, les fondements de la hiérarchisation des œuvres, de la classification majeur/mineur et du classement de la musique classique au sommet nous semblent être bien plus probants… Disons qu’ils conduisent à placer au sommet et à retenir des œuvres qui ont bien plus à nous montrer du monde. Peut-être une certaine éducation musicale, a développé chez nous une sensibilité propre à « suranalyser » des œuvres et parfois à souffrir excessivement d’une laideur latente et en expansion. Sur un objet, certes assez différent, Marc Lambron a développé l’idée d’une souffrance de l’intelligence : « un rapport assez aigu à l’intelligible. Quand on a ces grilles de lecture et qu’on entre dans la bouffonnerie et une certaine vulgarité (…) du monde contemporain, une certaine arrogance d’une forme d’inculture sidérante (…), le crédit qui est fait d’effrayantes, de stupéfiantes fariboles, fait que les intelligences un peu raffinées ou décrypteuses peuvent se sentir personnellement atteintes voire bafouées (…). Plus les capteurs sont affinés, plus une certaine douleur peut être ressentie et intensifiée » (Émission Répliques , France culture, 3 juin 2017). Alain Dubois [1] Voici quelques extraits, parmi les plus laids, de l’album : « Ça m'énerve pas, je respecte Je fais comme Rocky dans la réserve : je m'en bats les steaks (…) En route vers le succès, j’me fais sucer dans l'train J’trouve la plénitude au sens propre : complètement plein (…) T'es p'tit, tu t'réveilles en pleine nuit T'entres dans la chambre de tes parents sans frapper... Mauvaise idée ! (…) Quand j'veux être au calme, j'squatte chez elle Elle fait l'ménage et la cuisine, j'fais les courses et la vaisselle (…) J'suis pas mûr pour fonder une famille, d'accord Mais c'est pas une raison pour serrer chaque fille qui m'aborde, non ? (…) J’prends l'volant après quinze vodkas, j’conduis bizarrement J’parle de Super Mario Kart sur Wii : évidemment ! (…) Une sorte de Blanc qui s’prend pour un Chintok J’essaye de sortir plus de classiques que les usines Reebok (…) J’écris avec le sang d’une vierge des versets diaboliques J’viens détourner plus de gosses que l'Église Catholique (…) On m’a dit : "Tais-toi, nettoie" Hey, pauvre conne : lèche-moi les noix, cochonne : mets-toi des doigts (…) Bimbadabim bimbadaboum Ils sont coooooooools »

