« La théorie du genre n’existe pas ! », avait martelé péremptoirement la ministre de l’Éducation nationale Najat Vallaud-Belkacem en 2013, balayant ainsi toutes les critiques de ses « ABCD de l’égalité ». Tout comme le wokisme, l’islamo-gauchisme, le lien entre insécurité et immigration et le saccage de Paris, la théorie du genre ne serait qu’un fantasme d’extrême droite, une « panique morale » agitée par de vilains conservateurs trop arriérés pour comprendre les raffinements obscurs des « gender studies ». Il y a encore dix ans, le combat contre ces théories farfelues n’agitait en effet qu’une poignée de catholiques. Ils avaient une longueur d’avance. Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent dans le milieu libéral et universitaire pour dénoncer cette science militante aux effets désastreux.
C’est le cas de Kathleen Stock, philosophe britannique, féministe revendiquée, dont le livre Material Girls. Nouveau féminisme : la théorie du genre à l’épreuve de la réalité (H&O) est traduit en français. Elle est elle-même une victime de la « cancel culture » (qui n’existe pas non plus, c’est bien connu), puisqu’elle a dû démissionner de son poste de professeur de philosophie à l’université du Sussex après une campagne d’une intensité et d’une hostilité folles menée contre elle par des activistes trans. Comme l’écrivain J. K. Rowling, son crime est d’avoir rappelé qu’être une femme n’était pas un ressenti mais une réalité charnelle et biologique.
C’est que le Royaume-Uni est devenu depuis plusieurs années « Transland », le pays où le transactivisme s’est déployé avec le plus de frénésie. Dès 2004, une loi sur la reconnaissance de genre (Gender Recognition Act) a été votée. On comptait alors 2500 personnes trans en Grande-Bretagne. D’après l’association LGBT Stonewall, il y en aurait aujourd’hui 600.000.
Kathleen Stock récuse fermement toute accusation de transphobie. Elle fait l’effort louable de prendre les arguments de ses adversaires au sérieux. Elle démontre point par point, méticuleusement, pourquoi la binarité des sexes n’est pas une construction sociale, mais un point irréfragable de la condition humaine. Elle fait la généalogie de l’idéologie de l’identité de genre : de Simone de Beauvoir (« On ne naît pas femme, on le devient »), qui, au nom de l’existentialisme, déconstruit les projections culturelles de la féminité, à Judith Butler, pour qui le sexe est une « performance ». Pour l’auteur de Trouble dans le genre, alimenté par le poststructuralisme et le déconstructionnisme, il n’y a pas de réalité en dehors du langage : dire « je suis une femme » suffit pour l’être.
Un contrôle social
Derrière cet hyperconstructivisme, il y a la volonté politique de s’émanciper de tout déterminisme. Comme le dit Monique Wittig, « nous naturalisons les phénomènes sociaux qui manifestent notre oppression, ce qui revient à rendre tout changement impossible ». Pour rendre le changement possible, il faut donc dénaturaliser la différence des sexes. À cet égard, la théorie du genre n’est qu’une réédition du lyssenkisme soviétique. Lyssenko, le savant phare de l’URSS, gagna ses galons en criminalisant la génétique comme une science bourgeoise.
Les communistes ne pouvaient admettre l’existence de l’hérédité, qui naturalisait les inégalités tout comme les idéologues du genre récusent la biologie (une « alliance médico-légale apparue en Europe au début du XIXe siècle d’où sont nées des fictions catégorielles », selon Judith Butler). Kathleen Stock consacre de belles pages à l’impasse théorique que constitue la théorie du genre. « Que signifie avoir un sens interne, psychologique, d’une identité féminine ou masculine ? » Dire qu’on peut « naître dans le mauvais corps » présuppose qu’il y aurait une forme d’esprit détaché de toute chair, d’intériorité innée… On récuse la binarité des sexes comme une construction sociale « extérieure » tout en essentialisant pour toujours une identité spontanée et atavique « à l’intérieur de soi ».
On sent pointer très vite l’objection : mais quel est le problème ? Si des personnes se sentent mieux parce qu’on leur donne un autre pronom, si elles ont envie qu’on les considère comme des femmes en dépit de leur chromosome Y, après tout, « ça n’enlève rien à personne », comme diraient les Homais du progressisme.
Cette doctrine mensongère a des conséquences sociales désastreuses bien réelles. « Les normes académiques de production de connaissances ne sont pas observées dans les domaines qui traitent des questions de sexe et de genre », observe Kathleen Stock. La théorie de l’identité de genre transforme l’université, lieu censé être dévolu à la recherche désintéressée du savoir, en temple du militantisme. Notons au passage que les fact-checkeurs obsessionnels qui ne dorment pas de la nuit parce qu’il existe une poignée de platistes qui refusent d’admettre que la Terre est ronde, ne s’attaquent jamais à récuser ce déni de la science qui fleurit par départements entiers dans nos campus. Cette idéologie instaure un contrôle social bien réel sur les individus, sommés de ne pas « mégenrer » leurs concitoyens, surveillés pour le moindre écart de langage. Elle purge les programmes de cours de toute référence qui pourrait heurter la sensibilité trans.
La prophétie de Chesterton
Enfin, l’idéologie de l’identité de genre « cause des préjudices matériels à de nombreuses personnes ». À commencer par les enfants et par les femmes. On observe au Royaume-Uni une explosion des demandes de changement de sexe chez les enfants, êtres fragiles (le pays est d’ailleurs en train de faire machine arrière sur ce point). Aux États-Unis, des doubles mastectomies sont pratiquées sur des fillettes de 13 ans. Qui peut croire que couper des seins à des adolescentes contribue à leur équilibre ?
Au nom de l’Equality Act voté en 2010, désormais, dans de nombreuses organisations nationales, les politiques régissant les installations et les équipements réservés aux femmes (vestiaires, dortoirs, toilettes publiques, wagons-lits, toilettes scolaires…) ont été explicitement modifiées afin d’inclure toute personne, de sexe masculin ou féminin, qui s’identifie comme une femme. Concrètement, cela signifie par exemple qu’il y a des femmes trans réaffectées dans des prisons pour femmes, où elles peuvent commettre des agressions (plusieurs cas sont documentés dans ce livre). Sans oublier les pressions à l’intérieur même du mouvement LGBT, où les lesbiennes sont accusées de transphobie si elles refusent de coucher avec des « femmes trans » (des hommes biologiques). Beau progrès !
On songe en lisant ce livre passionnant (et parfois ardu) à cette prophétie de Chesterton : «Demain, on allumera des feux pour attester que deux et deux font quatre. On tirera l’épée pour prouver que les feuilles sont vertes en été. » On écrit des livres pour rappeler que « de toutes les binarités que présente la nature, la division sexuelle est l’une des plus stables et des plus prévisibles qui soient ». Espérons que, dans quelques années, la chaire de « gender studies» créée par Richard Descoings à Sciences Po sera regardée comme le laboratoire de Lyssenko à Odessa ou le géocentrisme : une imposture. Un charlatanisme qui n’a même pas l’excuse de l’ignorance.
« Material girls - Nouveau féminisme : la théorie du genre à l’épreuve de la réalité » de Kathleen Stock Editions H&O 23 €